Un pèlerin d'Angkor

by Pierre Loti

Type: Paperback

Publisher: 1) Editions Kailash "Les Exotiques", reedition. | 2) ebook

Published: 1912

Pages: 120

Language : French

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Angkor Database Physical Library Catalogue ID: FIC6LOT

En 1901, French writer Pierre Loti, a budding master in orientalist and ¨exotic erotic¨ literature, reaches the Angkor complex, rediscovered by Western explorers only a decade only. The sight conjures powerful images, romantic evocations and a good dose of feverish fantasies.

Back to Phnom Penh by boat and elephant, he is invited to the Royal Palace by King Norodom I, and gives this depiction of the evening: "Dans des girandoles et sur des torchères cambodgiennes en argent – où naguère encore nebrûlaient que des mèches imbibées d’huile – la lumière électrique vient d’être récemment installée ; un peu déconcertante ici, elle éclabousse avec brutalité la foule des princesses, des suivantes, des serviteurs, des musiciens, les cinq ou six cents personnes accroupies à terre sur des nattes : rien que des costumes blancs, des draperies blanches, et beaucoup de bras nus, de seins nus d’une couleur de bronze clair. L’orchestre, dès que nous paraissons, commence une musique d’Asie qui tout de suite nous emporte dans les lointains de l’espace et du temps. Elle est douce et puissante, donnée par une trentaine d’instruments en métal ou en bois sonore que l’on frappe avec des bâtons veloutés. Il y a des tympanons, des claquebois au clavier très étendu, et des carillons de petits gongs qui vibrent à la façon des pianos joués avec la pédale forte. La mélodie est triste infiniment, mais le rythme s’accélère en fièvre comme celui des tarentelles. Sur une estrade, on nous fait asseoir près du lit de repos aux matelas dorés où le vieux roi infirme et presque moribond va venir s’étendre. Près de nous, sur une table également dorée, on a posé des coupes à champagne, et des boîtes en or rouge du Cambodge remplies de cigarettes. Nous dominons la salle, dont le milieu, tapissé de nattes blanches et assez vaste pour y faire manoeuvrer un bataillon, reste vide : c’est là que le spectacle du ballet nous sera offert. (...) Il tardait à paraître, le roi, et maintenant des serviteurs apportent et déposent sur un coussin près de nous sa couronne et son sceptre d’or, garnis de gros rubis et de grosses émeraudes. Il est décidément trop malade, il nous prie de l’excuser et nous envoie les attributs souverains, pour bien nous marquer que la réception quand même est royale. Le spectacle va donc commencer sans lui. La musique, tout à coup, se fait plus sourde et plus mystérieuse, comme pour annoncer quelque chose de surnaturel. L’une des portes du fond s’ouvre ; une petite créature adorable et quasi chimérique se précipite au milieu de la salle : une Apsâra du temple d’Angkor ! Impossible d’en donner l’illusion plus parfaite ; elle a les mêmes traits parce qu’elle est de la même race pure, elle a le même sourire d’énigme, les paupières baissées et presque closes, la même gorge de toute jeune vierge, à peine voilée sous un mince réseau de soie. Et son costume est scrupuleusement copié sur les vieux bas-reliefs, mais copié en joyaux vrais, en étoffes magnifiques ; des espèces de gaines en drap d’or emprisonnent ses jambes et ses reins. Le visage tout blanc de fard et les yeux allongés artificiellement, elle porte une très haute tiare d’or, mouchetée de rubis, dont la pointe s’effile comme celle d’un toit de pagode, et, aux épaules, des espèces d’ailerons, de nageoires de dauphin, en or et pierreries. En or également et en pierreries, sa large ceinture, les anneaux qui ornent ses chevilles et ses bras nus couleur d’ambre un peu rose. Seule d’abord en scène, la petite Apsâra des vieux âges, échappée du bas-relief sacré, fait des signes d’appel vers cette porte du fond – qui devient pour nous la porte des apparitions féeriques – et deux de ses soeurs accourent la rejoindre, deux nouvelles Apsâras, aussi étincelantes, les hanches moulées dans les mêmes gaines rigides, portant les mêmes tiares d’or et les mêmes ailerons d’or. Elles se prennent par la main toutes trois. Ce sont des reines d’Apsâras sans doute, car un trône a été préparé pour les faire asseoir. Mais elles échangent une mimique d’inquiétude, et recommencent des signes d’appel, toujours vers cette même porte… On était déjà émerveillé d’en voir trois. Est-ce que par hasard il en viendrait d’autres ?… Et c’est par groupes qu’elles arrivent, dix, vingt, trente, parées en déesses comme les premières, tout le trésor du Cambodge est sur leurs têtes et sur leurs épaules charmantes.

"Devant les trois reines assises, elles vont exécuter des danses rituelles, qui sont des danses presque sur place et plutôt des frémissements rythmés de tout leur être. Elles ondulent comme des reptiles, ces petites créatures sveltes, adorablement musclées et qui semblent n’avoir pas d’os. Parfois elles étendent les bras en croix, et alors l’ondulation serpentine commence dans les doigts de la main droite, remonte en suivant le poignet, l’avant bras, le coude, l’épaule, traverse la gorge, se continue du côté opposé suit l’autre bras et vient mourir aux extrêmes phalanges de la main gauche, surchargée de bagues. Dans la vie réelle, ces petites ballerines exquises sont des enfants très gardées, souvent même des princesses de sang royal, que l’on n’a le droit ni d’approcher ni de voir. On les assouplit dès le début de la vie à ces mouvements qui ne paraissent pas possibles pour des membres humains ; à ces poses si peu naturelles, qui cependant sont de tradition immémoriale dans ce pays, ainsi que l’attestent les personnages de pierre habitants des ruines. Elles vont mimer à présent des scènes du Ramayana, telles que jadis elles furent inscrites dans le grès dur, aux bas-reliefs du temple ancestral. Et voici leurs beaux chars de guerre qui font leur entrée, copiés en petit sur ceux d’Angkor-Vat. Mais, par une convention naïve, les éléphants qui devraient les traîner ont été remplacés par des hommes, marchant à quatre pattes, tout nus et tout jaunes, coiffés de grosses têtes en carton avec trompes et oreilles articulées. Alors nous assistons à des épisodes gracieux ou tragiques, à des combats contre des monstres, surtout à des défilés de cortèges pour célébrer des victoires. On voit une petite reine de quatorze à quinze ans, très constellée, très fardée, idéale sur son char de guerre, poursuivie par les déclarations d’amour d’un jeune guerrier et les repoussant avec une grâce infiniment chaste ; on voit mille choses délicates et charmantes, qui témoignent de l’art le plus affiné. Chaque fois qu’une théorie d’Apsâras se retire par l’une des portes du fond, une autre théorie apparaît à l’autre porte et vient lentement occuper la salle. Il en est quelques-unes, de ces petites fées tout en or, qui peuvent bien avoir sept ou huit ans, et qui défilent, peintes comme des idoles, casquées de trop hautes tiares, avec des ailerons de pierreries aux épaules, dignes et graves en des attitudes hiératiques. (...)

"Puisse la France, protectrice (?) de ce pays, comprendre que le ballet des rois de Pnom-Penh est un legs sacré, une merveille archaïque à ne pasdétruire !…"


Tags: French literature, travelogue, Angkor Wat, Norodom I, dance, music, Royal Ballet, apsaras, Apsara dance, royal palaces, Cambodian Royal Ballet

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